TRACKS NEWS / 24-01-18 / Balance ton sort
Sorcières !

Balance ton sort

Fini le folklore ésotérique, la sorcellerie s’affirme désormais comme une vraie force contestataire. Et, écornant définitivement l’image d’Épinal de la vieille au nez crochu, la païenne contemporaine est devenue synonyme d’émancipation et de glamour. Petite histoire de la sorcière moderne : chapitre 1, un bon coup de balai sur la politique.

« Rendez-vous sur le coup de minuit… ingrédients disponibles en cliquant ici »… Il y a un an, un tweet énigmatique signé Lana del Rey invitait à se rassembler au pied de la Trump Tower à New York muni de soufre, de plumes, d’une bougie et d’une photo désavantageuse de Trump. Objectif : jeter un sortilège au nouveau locataire de la Maison Blanche « à chaque lune décroissante, à minuit, jusqu’à ce que le Président quitte le bureau ovale ». Le message relayé par la chanteuse, assorti du hastag #magicresistance, est signé par le collectif W.I.T.C.H (« sorcière » en anglais) : un réseau d’activistes américaines qui a fait des rituels de magie son arme de prédilection. Acronyme à géométrie variable, de Women's International Terrorist Conspiracy from Hell (« Conspiration Internationale Terroriste Féminine ») à Women Inspired to Tell their Collective History (« Femmes Inspirée par le Récit de leur Histoire Collective »), ces sorcières militantes ne sont pas nées de la dernière pluie. Créé en 1968, dans le sillon creusé par le mouvement de libération féminine aux Etats-Unis, le collectif W.I.T.C.H a incliné le curseur du féminisme et de la spiritualité en direction de toutes les causes généralement défendues par l’extrême gauche : anti-guerre, anti-capitalisme, anti-racisme… EN 1969, W.I.T.C.H était aux premières lignes des manifestations anti-Nixon lors de l’investiture du Républicain à Washington. Aujourd’hui, les filles de ces sorcières radicales des seventies ont ajouté à la liste de leurs combats les droits des immigrés, des LGBTQ, la défense de l’assurance maladie universelle et la lutte contre les suprémacistes blancs. Leur ennemi numéro un est celui qui cristallise l’ensemble de ces luttes : Donald Trump. Et pour tenter de destituer le Président, elles multiplient les appels à se rassembler pour lui jeter des sorts en masse. Devant la déferlante de sorcières remontées comme des pendules contre Trump, les chrétiens nationalistes ont dégainé leurs chapelets et le hashtag #PrayerResistance pour protéger le Président et ont encouragé leurs ouailles à conjurer le mauvais sort en priant « pour la force de notre nation et aussi les âmes perdues qui souhaitent reprendre les armes satanistes contre nous. C’est une déclaration de guerre spirituelle et ce problème exige une réponse ». Mais les mains des sorcières qui ont répondu à l’appel de W.I.T.C.H n’ont pas tremblé et, régulièrement, les reines de sabbat ciblent Trump avec un sortilège dont la formule circule sur le net :

Esprits de l’Eau, de la Terre, du Feu et de l’Air
Hôtes célestes, démons des méandres de l’Enfer
Et esprits de nos ancêtres,
Entendez-moi

(allumer la bougie)

Je vous implore
D’empêcher Donald J. Trump de nuire
Pour que sa politique néfaste échoue totalement
Qu’il ne puisse plus faire de mal
Ni aux âmes ni aux arbres
Ni aux rochers ni aux mers

(Retourner une carte de tarot)

Enchaînez-le
Enchaînez sa langue
Neutralisez ses ambitions
Neutralisez sa méchanceté

(Mettez prudemment le feu à la photo de Trump et répétez les phrases suivantes avec passion au fur et à mesure que la photo est réduite en cendres)

Ainsi soit-il
Ainsi soit-il
Ainsi soit-il !

(Soufflez sur la bougie en imaginant que Trump est lui aussi réduit en cendres)

Tuto sortilège ci-dessous pour celles et ceux qui veulent jouer aux apprentis sorcières et sorciers et tenter de neutraliser Trump.

Cette reprise de l’iconographie de la sorcellerie par le militantisme radical pourrait avoir l’air tout droit sorti d’un chapeau pointu mais ce n’est pas le cas. Car la sorcellerie moderne, la wicca (néo-paganisme qui inclut chamanes et druides), loin de buller face à son chaudron, a tendance à souffler sur les braises depuis sa création. Le fondateur de la Wicca contemporaine, l’écrivain ésotérique britannique Gerald Gardner, ancien fonctionnaire d’État, est à l’origine de l’opération « Cone of Power ». Le 1er août 1940, il a secrètement rassemblé une confrérie de wiccans près de Highcliffe-by-the-sea, dans le sud de l’Angleterre, pour exécuter un rituel militaro-occulte : jeter un sort à Adolf Hitler pour que l’armée allemande n’envahisse pas le Royaume-Uni. Et qui sait ? Après tout, les nazis n’ont jamais traversé la Manche…

« Les filles vont courir nues et pisser sur les murs du Pentagone, les sorcières, sorciers vaudous et druides vont lancer leur magie à l’assaut de ces murs marrons fatigués ». En 1967, la grande figure anarchiste américaine Abbie Hoffman, co-fondateur du Youth International Party (Yippies), est aux abords de Washington avec 100 000 personnes venues manifester contre la guerre du Vietnam. Hoffman exhorte à faire entrer le Pentagone en lévitation par la seule force de la pensée psychique collective. Et dans ce qui demeure l’une des plus célèbres actions d’agitprop de l’histoire américaine (même si le Pentagone n’a pas bougé d’un pouce), les sorcières sont au premier rang… 

Dans la contre-culture des seventies, sorcellerie et féminisme marchent main dans la main et la wicca se répand grâce aux militantes américaines. A cette époque, elle se teinte d’écologie. Sous la houlette de Miriam Simos, alias Starhawk, sorcière et militante éco-féministe revendiquée, la Wicca devient ouvertement politique. Durant l’été 1981, Starhawk et ses camarades sorcières de lutte bloquent le site de Diablo Canyon, en Californie, à coup d’action directe mêlée à des rituels incantatoires pour tenter d’empêcher la construction d’une centrale nucléaire sur cette terre proche d’une faille sismique. Devenue pilier du mouvement altermondialiste au début des années 2000, Starhawk a fait des émules en Europe et aux Etats-Unis au sein d’une génération en manque de spiritualité qui ne se reconnaît pas dans les grandes religions monothéistes.  Tracks avait goûté au chaudron des wiccans et rencontré Starhawk en 2003.