TRACKS NEWS / 13-06-18 / Le néobaroque, ça existe ?
NEOBAROQUE

Le néobaroque, ça existe ?

Raffiné ou surchargé, l’étiquette qui colle à la musique baroque peut-elle s’appliquer à Vivaldi comme aux Daft Punk ? Exploration de cet héritage avec en bonus un mix neo-baroque concoté par The Noise Consort.

Imaginez l’androgyne Freddie Mercury faire ses premiers pas sur scène au début des 70’s : enguirlandé de fanfreluches qui pendent autour de son torse nu et poilu, il s’égosille au micro avec un vibrato hors du commun qui fait frétiller l’Angleterre. « C’est baroque ! » entend-on dans la bouche des critiques. Mais baroque comment ? Un tube rock sauce opéra, un tempérament de diva et hop-là, le groupe et sa figure de proue deviennent un monument de la pop music. Parfois synonyme d’excentricité, de virtuosité ou de maniérisme, « baroque » est un terme récurrent mais, il faut l’admettre, à la définition plutôt floue. « Baroque » est ce qui repousse les frontières du bon goût quitte à surfer à la limite du ridicule, encensé pour son originalité ou au contraire rejeté comme une impureté.

Dans l’histoire de l’art, la période baroque démarre officiellement en Italie au milieu du XVIème siècle. Sous l’influence de l’Église catholique et de sa contre-réforme, qui vise à combattre le protestantisme et son austérité, le grandiose et les passions vont nourrir l’art religieux pour conquérir les coeurs. Personne alors ne se déclare baroque : le terme est utilisé plus tard et d’abord par les Français pour désigner péjorativement l’architecture et la peinture de leurs fameux adversaires transalpins. « Mais comment osent-ils prendre autant de liberté avec leur art, ces suceurs de spaghetti ? », se demande-t-on dans les salons de défense de l’élégance raffinée à la gauloise, entre deux verres de rouge et un poème à la gloire de la Révolution. Dans l’Encyclopédie méthodique, le critique d’art et architecte Quatremère de Quincy (connu pour son travail sur le Panthéon) décrit en 1788 les bizarreries de l’architecture italienne comme « baroques », parce qu’elles dévient du chemin de la perfection. Les œuvres baroques sont perçues comme des dégénérescences, symptômes d’une civilisation sur le déclin incapable de surpasser une brillance déjà établie. L’Italie aurait produit tant de chefs d’oeuvres dans les beaux-arts que ses artistes seraient tombés dans la décadence, corrompus par leur propre génie et coupable d’un crime sans pareil : l’invention. Car dans le domaine de la musique, les compositeurs stars du baroque sont de vrais virtuoses, des nerds impressionnants qui ont nourri de leur passion le répertoire et les codes de la théorie musicale.

Né en 1678 à Venise, Antonio Vivaldi est prodige du violon mais aussi prêtre catholique. Connu pour sa tonsure rousse qui faisait sensation à l’époque, il dit ciao à la messe pour se consacrer à l’écriture de concertos joués par des orphelines formées exclusivement pour l’art de la musique. Des artistes d’exception qui avaient donc toute l’année libre pour bosser à fond ses fameuses Quatre Saisons :

À la cour du roi Louis XIV, l’immigré italien Jean-Baptiste Lully invente lui l’opéra à la française, la tragédie lyrique. Pour bien coller à l’extravagance et le raffinement de la cour versaillaise et se démarquer des Italiens, le spectacle se veut théâtral et mobilise des danseurs ainsi qu’une mise en scène mécanique. À force d’influence, l’infiltré devenu surintendant du roi se débrouille pour choper le monopole sur la scène musicale. Mégalo le Lully ? Surtout un nerd absolu, qui voulait superviser toute la musique produite sur le territoire français… Quant à l’illustre Johann Sebastian Bach, ses airs sont parmi les plus repris au cinéma ou dans la publicité, intégrés à la mémoire inconsciente de plusieurs milliards d’individus sur cette Terre. Pourtant, l’Allemand issu d’une lignée de musiciens, excellent claviériste et influence fondamentale pour ses successeurs de la période classique (comme Mozart et Beethoven) était certes connu à son époque, mais pas porté aux nues et même vite oublié. Le vrai MVP du temps de Bach c’est son grand ami Georg Philipp Telemann, considéré comme plus doué, probablement plus sexy et surtout mieux payé que ce pauvre Johann. Ultime preuve de première place, Telemann refuse le poste que Bach tient pendant une grande partie de sa carrière, la fonction de directeur musical de l’Église Saint Thomas de Leipzig. Prolifique et populaire, les commandes lui viennent de toute l’Europe, de l’Espagne à la Scandinavie. On peut le comparer à une rock star des temps anciens, à condition de troquer la 6-cordes pour l’instrument qui représente le mieux le répertoire baroque, plus noble et expressif que la guitare et le piano réunis : le clavecin. Ouvrez vos chakras et laissez-vous emporter par son toucher sensuel :

Maintenant que tout le monde a revu les bases, histoire de pouvoir briller dans les soirées de bon goût, revenons ensemble à l’époque contemporaine. Au XXème siècle, le baroque est adapté à toutes les sauces, dans la culture populaire comme underground, par des artistes qui ont en commun leur immunité face au ridicule. Dès les années 1960, le répertoire baroque subit d’audacieux métissages musicaux : Bach est rejoué version électronique par Wendy Carlos (qui adapte plus tard Purcell et Beethoven pour la célèbre bande son d’Orange Mécanique), et fait le succès du pianiste Jacques Loussier dans une interprétation jazz. Déjà la question du bon goût de ces projets divise les puristes comme les avant-gardistes : dès qu’on touche aux classiques, on joue avec le feu. Au début des années 1980, le chanteur lyrique allemand Klaus Nomi se fait connaître pour son style excentrique, ses costumes en plastique qui ont inspiré la haute couture et son interprétation synthétique de « L’air du froid », tiré de l’opéra King Arthur. Nomi retraduit l’expressivité tragique de la composition d’Henry Purcell avec look, maquillage et instrumentation directement importés de la planète Barocco :

En plein essor du star system et des icônes médiatiques, l’apogée des guitar heroes rend populaire la virtuosité et sa mise en scène. Vous pouvez donc être sûr que les gaillards qui se sont attaqué, cheveux aux vent, à « la musique classique » pour la distordre ont pioché dans le répertoire baroque. Le « 3ème mouvement de l’été » des Quatre Saisons de Vivaldi est ainsi devenu une reprise classique, offrant même depuis la naissance du « neoclassique » à la guitare des variations dans les degrés d’élégance. On vous laisse comparer les performances des Espagnols et des Montréalais :

Alors, bon ou mauvais goût ? Revenons un instant sur ce qui peut être considéré comme le summum du culot « néo-baroque ». Virtuose de la gratte autoproclamé, le guitariste suédois Yngwie Malmsteen s’est payé en 1998 un concerto de sa propre composition, avec l’Orchestre philharmonique du Japon pour accompagner ses envolées électriques. Tout est fait pour sublimer la technique du prodige au costume en velours et boutons cirés, chemise bouffante et chevelure ondulée :

Un clin d‘oeil aux violons solistes apparus pendant la période baroque, qui n’évente pas les odeurs d’égo émanant de la prestation. Alors qu’il est un un des premiers à avoir mêlé dans une création des plus sérieuses les riffs de guitare et les arpèges au clavecin, Malmsteen devient une des figures de la chute du guitar hero, tombé dans les abysses du cool pour avoir voulu voler trop près du soleil. Le mauvais goût ainsi digéré devient mythique et se mue en un kitsch parfois assumé, comme chez ces Allemands costumés :

Théorisé notamment par l’intellectuel italien Umberto Eco, le kitsch s’appuie sur l’avènement de la culture et de la consommation de masse. Telles les esquisses vendues aux touristes qui ne peuvent emmener l’oeuvre originale chez eux, est kitsch ce qui copie en faisant appel à des références connues, le tout sans trop se mouiller. Imprimer la Joconde sur une tasse à café, c’est moins une prise de risque artistique qu’une vocation commerciale. Ainsi, dès qu’on emballe des musiciens pour faire « comme à l’époque », le mélomane de bon goût se méfie de l’entourloupe. Quand le groupe italien Rondò Veneziano se fait connaître dans les années 1980 avec leur baroque/basse/batterie en costume et paillettes, leurs albums sont vus par beaucoup comme de vulgaires succès de supermarché.

Ça peut vous paraître ridicule, ou bien révolutionnaire : il y a dans le mauvais goût, le tape-à-l’oeil et le sentimentalisme un fort potentiel subversif. Méfions-nous de la moquerie facile, car le Patrick Sébastien d’aujourd’hui peut très bien influencer le Prince de demain ! Pour beaucoup d'auteurs, l’importance du baroque dans l’histoire de l’art est justement d’avoir été un exemple d’évolution stylistique. Quand le philosophe Gilles Deleuze parle du baroque, il évoque une esthétique qui repose sur les principes de l’irrégularité, du mouvement et de la démesure. Et s’il y a un éternel retour du baroque, c’est qu’on l’a pensé en opposition à un art classique, figé. Rondò Veneziano trône à présent au summum de la ringardise, mais le groupe a aussi fortement influencé les Versaillais de Daft Punk, qui dès les années 2000 bénéficient d’une aura de bon goût. Alors que les robots nous paraissent plus familiers, le clip animé de La Serenissima (1981) survit au ridicule pour entrer dans le club des avant-gardistes. Quand une basse disco et des violons servent à illustrer un cosmonaute du futur qui sauve des moments emportés par les flots, pas compliqué d’y voir l’esthétique Daft Punk avant l’heure :

Baroque est alors aussi ce qui bouscule l’ordre établi. Plus que les costumes, c’est le sens du contraste et de l’expressivité, le métissage, qui justifient l’étiquette. En Amérique latine par exemple, on a parlé de « neo-baroque » en peinture, musique et littérature quand la culture des colons et celle des indigènes se sont mêlées pour dessiner un espace aux identités multiples. Mettez à disposition des musiciens le vaste territoire de la bibliothèque électronique connectée qu’on appelle l’Internet, et vous trouverez au détour d’un pli du réseau les héritiers du baroque.

  • Dans le Tracks du 22 juin, notre reportage sur le "nu baroque" vous fera découvrir trois formations :

The Noise Consort

De passage récemment au théâtre de Vanves pour le Switch Festival, l’ensemble The Noise Consort monte sur scène un clavecin à piston électroniques, capable de jouer tout seul. Instruments à vent et clavier sont triturés par ordinateur pour faire ressortir les contrastes et exprimer l’âme du baroque cuisiné à la noise. En exclu pour Tracks, The Noise Consort a concocté un mix spécial neobaroque, dans lequel Telemann côtoie aussi bien Ennio Morricone que les métalleux de Meshuggah.

Igorrr

Comme son aîné canadien Venetian Snares, il est diplômé de musico-mixologie : le français Gautier Serre (alias Igorrr) crée du breakcore roccoco sur fond de riffs larmoyants. Attiré par le second degré de l’instrument, lui qui trouvait le clavecin ridicule et précieux s’est pris au jeu à force d’en écouter...

Mister Marcaille

Pour ceux qui préfèrent frotter les cordes que les pincer, Mister Marcaille fait grincer son violoncelle amplifié entre deux beuglements ursins. En slip évidemment, pour plus d’élégance et de raffinement !