TRACKS NEWS / 10-03-17 / Dur à cuir
gay bikers

Dur à cuir

Retour sur la folle épopée des bikers gays californiens avec des hommes qui en ont dans la culasse.

« Il portait des culottes, des bottes de moto
Un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos
Sa moto qui partait comme un boulet de canon
Semait la terreur dans toute la région… »

Ainsi chantait Edit Piaf dans son ode au motard, ce vieux fantasme du macho à bécane, qui est un homme, un vrai, quoi. Mais n’en déplaise à ceux qui pensent qu’être motard est l’apanage des hétéros virils, il y eût des bikers qui semèrent la terreur dans toute une région et qui, pourtant, portaient des culottes sacrément affriolantes. C’était dans la Californie des sixties et seventies et des gangs de motards gays allaient réinventer la culture biker à coup de provo qui feraient passer Marlon Brando et James Dean pour deux petites choses fragiles à mobylette. Ils s’appelaient les Satyrs, les Oedipus ou encore les Kingmasters et leur vie fût une équipée sauvage dont le gourou du cinéma underground et icône gay Kenneth Anger immortalisa les débuts en 1963 dans Scorpio Rising : un Easy Rider queer, interdit à sa sortie suite à un procès pour obscénité, que Anger a imaginé comme « un miroir de mort tendu à la culture américaine… Thanatos en chrome, en cuir noir, et en jeans remplis à craquer ».

Extrait : Scorpio Rising, Kenneth Anger
Scorpio Rising
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A cette époque, revendiquer ouvertement une sexualité considérée comme déviante (l’homosexualité est officiellement sur la liste des maladies mentales aux Etats-Unis jusqu’en 1973) tout en ayant l’apparat du parfait mâle dominant, c’est une sorte de double crime de lèse-majesté aux Etats-Unis. Et la police multiple les raids dans les rades des groupes de bikers gays, comme celui du Blue Max Motorcycle Club qui, certes, n’y allait pas avec le dos de la cuiller : quand ils ne se déguisaient pas en marguerites géantes, les Blue Max assumaient leur fétichisme numéro 1 : le goût pour les uniformes militaires prussiens. La plus célèbre performance de ces bikers-drags, «The Rose of No Man’s Land », mettait en scène un pilote de guerre de l’armée américaine (tendance pré- Village People) et une infirmière bien poilue et spécialisée dans… le toucher rectal (what else ?).  

Les Blue Max ne sont plus mais leurs frasques, elles, ressortent du placard aujourd’hui grâce au collectif d’artistes contemporains, Die Kränken, « les malades » en VF, double allusion à la stigmatisation historique et à la pandémie qui toucha la communauté homosexuelle de plein fouet. A la fois exposition et projet multimédia au sein du département archives LGBT de l’Université de Californie du Sud, à Los Angeles, l’ambition du projet de Die Kränken est de « réveiller la radicalité queer en réponse à l’assimilation de la culture gay qui l’a édulcorée ».

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Die Kränken

6 photos

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Point d’orgue du projet de Die Kränken : avoir imaginé une version murale du « hanky code », ce langage codé en bandanas de couleur qui permettait d’afficher ses préférences sexuelles et utilisé par la communauté gay, y compris les bikers, jusqu’à la fin des années 1980. Une pratique dont les prémices remontent à la fin de la Ruée vers l’Or : dans les saloons composés presque exclusivement d’hommes, la couleur bleu ou rouge des foulards désignait qui jouait le rôle de l’homme ou de la femme dans les danses à deux comme le quadrille. A la libération sexuelle, le hanky code s’est élargi à toutes les pratiques possibles et les bandanas de toutes les couleurs ont fait leur apparition sur les poches arrières des pantalons de la communauté gay. Poche de gauche : actif. Poche de droite : passif. Noir : SM. Bleu : fellation. Marron : scatologie. Jaune : ondinisme. Rouge : fist fucking. Pour les variantes, à titre d’exemple : un bandana bleu dans la poche droite signifie « fantasme sur les pilotes de l’air » tandis qu’un bandana bleu canard, soit à peine plus foncé, signifie « aime se faire torturer les parties intimes ». Un nuancier à manier avec précaution donc, une erreur de demi-ton impliquant de se retrouver en mauvaise posture…