TRACKS NEWS / 14-06-18 / Casse noisettes
TRANSMUSIC

Casse noisettes

A l’occasion de la diffusion cette semaine de notre reportage sur Linn Da Quebrera, la 50 Cent en guêpière brésilienne et « terroriste du genre » autoproclamée, focus sur la vague des drags queen gangsta qui déferle sur le pays où l’on assassine le plus d’homosexuels au monde.

Le chiffre est tombé, comme un couperet : en 2017, il y a eu un meurtre anti gay toutes les 19 heures au Brésil. Au total, 387 homicides homophobes ont été commis dans le pays, soit 30 % de plus qu’en 2016. Un triste record qui coïncide avec le virage qu’a pris le pays avec l’arrivée au pouvoir de la droite conservatrice après l’impeachment de l’ex-présidente Dilma Rousseff en 2016. Une droite dure qui alimente le discours homophobe, tout comme la mouvance évangélique – elle aussi conservatrice - qui a déferlé sur le pays et à laquelle plus de 60 % des Brésiliens affirment désormais appartenir. En septembre dernier, la stigmatisation des LGBT+ a atteint son point d’orgue dans une mesure d’un autre âge : la justice fédérale a autorisé les psychologues à proposer des « thérapies de conversion » aux homosexuels. Considérées comme désastreuses pour la santé psychique des patients, ces méthodes de réorientation sexuelle avaient été interdites en 1999. Ce retour en arrière a provoqué l’ire du Conseil National de Psychologie brésilien, qui a qualifié la mesure de violation des droits de l’homme, et un tollé dans le pays. D’autant plus que la décision de justice est tombée une semaine après la censure d’une exposition d’art queer, suite à une pétition online, qui a défrayé la chronique. Mais dans ce pays qui reste celui de la plus grande gay pride du monde, à São Paulo, une poignée d’irréductibles rue dans les brancards et donne allègrement du coup de talon aguille dans la fourmilière homophobe : des femmes avec une sacrée paire de bolas. Depuis un an et demi, une dizaine de drags queen frondeuses ont émergé sur youtube et agitent la toile à coup de baile funk et samba trap aux textes revendicatifs coup de poing. Image léchée et booty shake maîtrisé comme un dribble de Neymar, leurs clips cumulent des centaines de millions de vues. Loin de se crêper le chignon, elles multiplient les featuring les unes avec les autres pour gagner en exposition médiatique et unissent leurs forces pour la reconnaissance de la communauté LGBT+ au Brésil.

La cheftaine de la bande s’appelle Pabllo Vittar. Cette jeune drag queen de 23 ans est devenue incontournable dans son pays. C’est au son de son premier single, Tudo dia, que les Cariocas ont battu le pavé en 2017 puisqu’il a été choisi comme hymne du Carnaval de Rio. Après avoir raflé les unes de magazines et l’équivalent d’une Victoire de la Musique au Brésil, Pabllo Vittar a décroché un record : celui du clip de chanson en portugais le plus vu de tous les temps pour son duo avec Anitta (la Beyoncé locale) mixé par Major Lazer. Un succès qui a ulcéré les partisans de Jair Bolsonaro, candidat d’extrême-droite aux prochaines présidentielles ouvertement homophobe, qui ont hacké son site. Quant aux groupes évangélistes les plus véhéments, ils ont boycotté Coca Cola qui avait fait de la drag queen le visage de sa dernière campagne publicitaire. Visage soigneusement gratté des canettes par certains commerçants également… Un revers de la médaille pour celle dont les chansons sont devenues des « hymnes non officiels pour les LGBT+ du Brésil ».

« Ni homme, ni femme ! ». Telle est la devise de deux Gloria Groove et Liniker, deux autres drag queens qui, comme Pabllo Vittar, ont mis la question du genre au cœur de leurs titres. Moitié bad boy, moitié Lady Gaga pour Groove, soul et batucada pour Liniker, elles incarnent deux courants de cette vague qui a l’art de faire pleuvoir de la paillette sur le bitume et lever le majeur dans un clignement de faux-cils.