Le bluesman qui n’avait pas peur du KKK

Afro-américain et bluesman, Daryl Davis a joué du piano pour les plus grands : Jerry Lee Lewis, Chuck Berry... mais sa grande passion, c’est de passer du temps avec des membres du Ku Klux Klan ! Son objectif, répondre à la question qui le taraude depuis l'enfance : « comment peuvent-ils me haïr sans même me connaître ? »

Daryl Davis aurait pu se contenter d’être un musicien de blues reconnu et pianiste émérite. Mais son deuxième combat, outre celui de jouer de la musique avec style, est de convaincre sans relâche les racistes de son pays de rendre leurs tabliers et de quitter le côté le plus obscur de l’Amérique, celui du Ku Klux Klan. Fondé en 1866 par des vétérans confédérés de la guerre de sécession, le KKK se répand rapidement dans le États du sud en réaction à l’intégration des Noirs dans la société américaine. Les milices du KKK se vengent violemment sur les noirs et les blancs qui osent se positionner en faveur d’une plus grande égalité entre couleurs de peau, et professent le « white power », le désir que la société américaine soit gouvernée par une race de WASP (protestants blanc anglo-saxons). Combattu à l’intérieur comme une organisation terroriste, le mouvement se reforme dans les années 1920 (période pendant laquelle le Klan compte plus de 4 millions de membres), puis dans les années 1960 en réponse au mouvement des « civil rights ». Une résurgence qui permet d’incorporer d’autres saveurs à leur haine, comme l’anti-catholicisme, l’anti-sémitisme, l’anti-communisme, l’homophobie et le rejet de l’immigration, avec toujours les même pratiques de lynchages, tueries, attentats à la bombe et autres crimes. Le Klan existe aujourd’hui dans une forme sporadique, divisée en « chapters », des groupuscules locaux. Le terrain de chasse de Daryl Davis, pour un travail qu’il accomplit en personne, et sans violence (à moins qu’on ne l’attaque, évidemment) :

« Le problème, dans ce pays, c'est que tout le monde parle aux médias. Y'en a un qui parle de quelqu'un sur CNN et ce quelqu'un va lui répondre chez Fox News. Et ils parlent tous aux médias mais aucun ne s'adresse directement à l'autre. Je peux faire ça moi aussi, rester assis là toute la journée à te parler du Klan, te dire qu'ils sont mauvais, qu'ils ont tort mais ça sert à quoi ? A rien ! »

Après avoir fait le tour du monde avec ses parents haut fonctionnaires, Daryl commence sa vie aux États-Unis à l’âge de 10 ans. Enthousiaste, il rejoint les scouts de sa banlieue de Boston et devient leur porte-drapeau. C'est là que pendant un défilé, des gamins lui lancent des pierres :

« Quand j'ai été blessé, je me suis simplement dit : "ces gens n’aiment pas les scouts". Naïf que j'étais, je n’avais pas réalisé que j’étais le seul visé. Pour la première fois de ma vie mes parents m’ont expliqué ce qu’était le racisme. Quand ils m’ont dit qu'on m’avait attaqué à cause de ma couleur de peau, j'ai trouvé ça absurde. »

Daryl's Boogie Woogie
Daryl’s Boogie Woogie
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Dans les années 1980, Daryl devient musicien. Derrière ses claviers, il accompagne les plus grands noms de la soul et du rock, des Platters à Jerry Lee Lewis en passant par Muddy Waters. Un soir, alors qu’il joue avec Chuck Berry dans un bar country du Sud profond, le patron lui confie entendre pour la première fois « un Noir jouer du piano comme Jerry Lee Lewis ». Daryl a beau lui raconter que Jerry jouait ainsi grâce aux pianistes noirs de boogie-woogie, le taulier n’en croit pas un mot, et veut absolument que ses potes du KKK voient « ce Noir qui jouait comme Jerry lee Lewis ».

Jerry Lee Lewis - Whole Lotta Shakin´ Goin´on (VintageMusic.es)
Jerry Lee Lewis – Whole Lotta Shakin’ Goin’ On
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Depuis ce jour, Daryl Davis convainc plus de deux cent membres du Klan de raccrocher la cagoule, avec un crédo : « l’ignorance crée la peur ». Il raconte sa mission dans un livre, Klandestine relationships.

« Il y a ceux qu'on appelle les suprématistes et ceux qu'on appelle les séparatistes. Un séparatiste blanc reconnait la présence de tout le monde. Il y a des Noirs, des Juifs, un peu de tout, des Blancs bien sûr, mais il faut séparer tout le monde. Les Noirs ont leur quartiers à eux, les Juifs ont leur quartier à eux et les Blancs ont leur quartier, et pareil pour les écoles, les bureaux etc. On ne se mélange pas, on vit dans des sociétés différentes au sein d'un même pays. »

Le documentaire Accidental Courtesy retrace ses années de prosélytisme antiraciste :

Accidental Courtesy - Festival Trailer

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Accidental Courtesy (trailer)

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Les victoires de Daryl se rencontrent en chair et en os, comme Scott Shepherd, ex « Grand Dragon » du Tenessee, et militant antiraciste depuis qu’il a tourné le dos au Klan en 1993 :

« On ne naît pas raciste, dans mon cas je suis né dans un environnement particulièrement raciste et je cherchais un groupe auquel appartenir. Adopter des opinions racistes, c'était un moyen pour moi de combler un vide dans ma vie. »

Un reportage de Anne-Cécile Genre
Son : Brett Van Deusen