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La culture geek avant l'ère numérique

L'art de la mise en scène et du déguisement ne date pas d'hier, à en croire les séries de photos de Jean-Marie Donat, collectionneur de clichés timbrés.

Il n'y a pas si longtemps, Tracks vous expliquait que les lolcats étaient une pratique ancienne. Ce phénomène n'est pas une exception : il semblerait que les être humains font les pitres devant l'objectif depuis presque aussi longtemps qu'on vend des appareils photo, et que la pratique du déguisement a toujours fait marrer un certain type de personne. Pour preuve, voici une série de clichés représentant des Allemands de la moitié du XX ème siècle, posant fièrement en compagnie d'un mystérieux personnage déguisé en ours blanc.

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Teddybär - Innocences

13 photos

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Dans les années 1920, deux ours polaires débarquent au zoo de Berlin, et les clichés en compagnie de personnages déguisés en ours commencent à devenir tendance. Ce détail incongru rassemble pendant une quarantaine d'années des Allemands tout à fait banals, même en costume de guerre. La série de photos « Teddybär » fait fureur sur le Web, et ce n'est pas un mystère : coller « Nazi » et « ours polaire » dans la même phrase, c'est presque la recette du succès. Encore fallait-il les trouver, ces photos : c'est le travail du collectionneur Jean-Marie Donat, qui amassait des dizaines de milliers de photos en trente ans de chinage appliqué. Comme ses bureaux sont à côté de la rédaction parisienne de Tracks, il est venu nous raconter comment et pourquoi il constitue ses collections.

Graphiste de formation, il commence par empiler les pochettes de reggae du label jamaïcain Studio One. Ce n'est pourtant pas la finesse du trait qui caractérise les séries qu'il publie par sa maison d'édition, Innocences : « Il n'y a aucune recherche esthétique dans ces photos. Ce qui m'intéresse, c'est le détail, la faille. » Si ces photos racontent finalement une histoire particulière, c'est par la convergence de petits riens, qui une fois constitués en collection racontent quelque chose sur la période, sur les habitudes et les particularité du quotidien. « Ces photos montrent aussi qu'il peut y avoir de la sérénité en temps de guerre, l'humanité des protagonistes ». Voir par le petit bout de la lorgnette est aussi une façon de respecter la complexité de l'Histoire. « L'insignifiant, le superficiel, c'est ça qui donne le fond aussi » : les détails se fondent vite dans le décor, mais on finit par dessiner des motifs dignes d'intérêt lorsqu'on relie les points un à un.

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Predator - Inoccences

10 photos

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Dans « Predator », la silhouette inquiétante du photographe à chapeau se tapit au premier plan, comme prête à bondir sur des sujets pas inquiets pour un sou. Sortes de versions vintage du doigt sur l'objectif, ces ombres commencent à prendre de l'importance quand on y prête attention. La silhouette, les chapeaux et le noir et blanc rappellent l'esthétique des films noirs du début du siècle, ou des grands morceaux d'angoisse cinématographique comme La Nuit du chasseur : ne manquent au tableau que le saxo et la voix off. « J'aime raconter des histoires avec ces collections. J'ai des séries qui me tiennent à cœur, mais elle ne racontent rien, donc je les garde pour moi ! ». Les photos de ses collections sont des clichés amateurs trouvées dans des puces et des marchés un peu partout dans le monde (avec l'aide de rabatteurs qui lui envoient les meilleurs clichés). On les trouve aussi grâce aux plateformes de vente en ligne sur Internet : « L'âge d'or pour trouver ces photos sur Internet, c'était 2005. Depuis, la photo amateur est devenue comme un second marché de la photographie d'art, plus abordable. »

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Blackface - Innocences

8 photos

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Quand il se regarde dans le miroir, Jean-Marie ne se voit pas comme un collectionneur, mais plutôt comme un archiviste : il ne s'agit pas de trouver la pièce rare et de l'enfermer dans un coffre à double tour sans ouvrir le paquet, mais au contraire de montrer ses trouvailles au plus de monde possible. Les bouquins édités par Innocences se vendent principalement sur Internet, un medium qui a popularisé l'information de masse, les diapo photos incongrues et le traitement de sujets parfois tabous. Avec « Blackface », c'est un point délicat de la culture des Etats-Unis qui est abordé : l'époque où les blancs se grimaient en noirs, pour l'effet comique, théâtral, moqueur. « J'ai eu du mal à trouver un Américain pour la postface de ce livre. Il y a beaucoup de censure sur la pratique du blackface, les descendants détruisent souvent ces clichés. » Mais le blackface est un sujet relativement populaire sur le Web, et la collection trouve son public. Qu'on soit à l'aise ou pas avec le sujet, ces clichés racontent par les détails toute la complexité du phénomène, mis en scène dans un pays où les lois racistes n'ont été abolies qu'en 1964.

La pratique artistique de l'archiviste Donat se rapproche de l'appropriation : faire ressortir quelque chose de différent d'une œuvre déjà constituée, par remixage ou association. Luciano Rigolini, autre photographe adepte de l'archivage, explique la pratique de photographe sans appareil : « Il y a quelque chose de trop dans l'acte volontaire de faire des images. Tant de photos ont déjà été prises ! Autant puiser dans la masse négligée des photos périphériques, sans valeur apparente, de ces trésors qui restent à découvrir. Un capital incroyable, qui exige d'ouvrir les yeux et de chercher. "