Coeur - Caca - Singe

Tracks s'est rendu à la première convention d'emoji, ces petits pictogrammes venus du Japon qui ponctuent nos messages numériques. Plus de quatre-cent personnes étaient réunies à San Francisco pour participer à l'Emoji Karaoké, visiter l'exposition d'Emoji Art ou réclamer leur nouvelle icône en forme de bretzel ou d'hijab.

Ah, on a bien rigolé quand cette petite tribu d’émoticônes a débarqué dans nos smartphones ! Les smileys, on était habitué, on connaissait. Et puis le phénomène s’est emballé, la tribu de gentils dessins est devenue un phénomène international, décliné en plusieurs couleurs de peau, aptes à représenter presque tout ce que l’on peut pointer du doigt. Difficile pour les accros à la communication numérique de s’en passer, et pour cause : ces emoji sont plus que des dessins mignons, ils sont des caractères propres à un langage, utilisé pour pallier la fadeur d’une prose online pauvre en émotions.

On peut retracer l’origine des emoji aux J.O. de Tokyo de 1964, les premiers à être retransmis en direct à la télévision dans le monde entier : comme peu d’étrangers maitrisent le japonais, un système de pictogrammes est imaginé par le comité pour guider les délégations. Conçus par Masaru Katsumi, ces 59 images codifiées représentant les différents sport et services remportent un franc succès et seront actualisées pour les jeux de Mexico en 1968, Munich en 1972 et Moscou en 1980. L’emoji  tel qu’on le connaît aujourd’hui est imaginé en 1998 par l’équipe du designer Shigetaka Kurita, pour le lancement de l’offre Internet mobile de l’opérateur japonais NTT Docomo. Signifiant littéralement « Image – lettre », ces simples pictos inspirées des idéogrammes chinois et japonais vont s’imposer par l’usage, et leur design inspiré des symboles utilisés pour la météo fait mouche.

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Shigetaka Kurita

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TOKYO 1964

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C’est en tant que caractère d’un système de langage que l’emoji est entré en 2010 sous la coupe de l’Unicode Consortium, l’organisme international chargé de la standardisation des différentes formes d’écriture en informatique, qui nous permet de lire correctement la même langue sur n’importe quel terminal. Ces gentils geek s’affairent tranquillement à l’encodage des graphèmes les plus exotiques quand on leur confie la mission de standardiser les emoji. Coup de projecteur et grosse responsabilité : faire en sorte que l’emoji « cœur » ne se transforme en emoji « pistolet » d’un téléphone à un autre, mais surtout choisir quels emoji vont être utilisés, les fabricants s’en remettant aux standards de l’Unicode.

C’est en constatant l’absence criante d’un emoji à l’effigie du ravioli que Jennifer 8. Lee a commencé début 2016 sa campagne pour la démocratisation du processus de sélection des petits caractères imagés. Ancienne journaliste du New York Times et membre de la Digital Public Library of America, son engagement lui a valu une place au sacro-saint Comité Technique Unicode, et s’est conclu en novembre dernier par l’organisation de la première convention emoji à San Francisco.

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Atelier de création, karaoké, festival de films… Tracks y était et a pu constater l’ampleur du phénomène et la diversité des 400 personnes ayant fait le déplacement. Des fans qui se prennent pour des emoji, des marchands de babioles estampillées emoji, des représentants d’Unicode, ainsi que de véritables militants : l’emoji n’échappe pas aux controverses ni à la surenchère d’enthousiasme.

Chez les partisans de l’emoji comme langage émergent, Niki Selken est une figure de proue. L’Américaine a traduit intégralement la pièce « L’Importance d’être constant » d’Oscar Wilde de l’anglais vers ces petits dessins mignons. Et pour bien se mettre d’accord sur le sens des images, elle a crée un dictionnaire emoji en ligne et participatif, sur le modèle de Wikipedia.

Dictionnaire participatif des emoji

http://emojidictionary.emojifoundation.com

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Artiste et prof d’art numérique au Pratt Institute, Carla Gannis s’empare du caractère frais et populaire de l’emoji dès 2013 avec sa version remixée du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Les figures religieuses du fameux triptyque représentant l’Enfer, Eden et le Paradis sont remplacés par leurs successeurs numériques : le résultat ressemble à un album d’Où est Charlie dessiné par Karl Marx, peuplé d’emoji s’adonnant à une consommation sans limites.

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Carla Gannis

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