TRACKS NEWS / 08-03-18 / Funk you !
Betty Davis

Funk you !

Ancienne muse et épouse de Miles Davis, la météorite frondeuse du funk Betty Davis sort du silence après avoir disparu pendant trente cinq ans.

D’elle, on entend qu’une voix rauque et on ne voit qu’une main aux ongles turquoise qui apparaît furtivement dans le cadre, au détour d’une phrase. Elle n’en montrera pas plus mais, au vu de ces trois décennies passées à fuir la lumière et à opposer une fin de non recevoir à ceux qui ont essayé de la rencontrer, c’est déjà beaucoup. Pour la première fois, la plus sauvage des chanteuses funk raconte son histoire dans le documentaire Betty Davis, la reine du funk, diffusé ce 9 mars sur Arte : un parcours éclair – sa carrière n’a duré que trois ans – dans lequel la musicienne et showgirl a dynamité l’image de l’artiste féminine noire.

Son envie de ruer dans les brancards, Betty Davis la tient de sa jeunesse. Née en 1945 en Caroline du Nord, elle est marquée très tôt par la condition des noirs dans une Amérique où la ségrégation est encore en vigueur. Celle qui s’appelle encore Betty Mabry n’a que douze ans quand elle écrit sa première chanson, influencée par les chanteuses de blues que lui fait écouter sa grand-mère dans la ferme familiale. La grande voix qui inspire Betty, c’est celle de Big Mama Thornton, matrone rhythm and blues à qui Elvis doit l’un de ses plus grands succès, Hound Dog, que le King a repris en 1969.

Bye bye North Carolina, hello New York. A 16 ans, Betty pose ses valises à Harlem. Entre deux séances de mannequinat, qu’elle enchaîne pour gagner sa vie, elle compose, encouragée par ses nouveaux copains, Jimi Hendrix et Sly Stone. En 1967, son titre Uptown in Harlem sort sur le premier album de la fratrie soul The Chambers Brothers.

C’est cette même année qu’elle rencontre celui qui deviendra son époux, le temps d’un mariage aussi intense et (encore plus) court que sa carrière : Miles Davis. Un an après lui avoir passé la bague au doigt, il jette l’éponge et demande le divorce, épuisé par cette épouse dont il dira qu’elle était « trop jeune et trop sauvage ». La légende du jazz reconnaît néanmoins l’influence de son ancienne muse qui l’a initié au rock psychédélique et au funk et sans qui son album Bitches Brew, disque fondateur du jazz rock, n’aurais pas été le même...

Fraîchement divorcée, l’ex Madame Davis se lance sur le devant de la scène. Elle enregistre son premier album éponyme, qui sort en 1973, avec la section rythmique de Sly and the Family Stone et des pointures venues de Santana et des Pointer Sisters. Au programme : des grosses basses, des gros riffs de guitares, des gros rugissements et des textes pas piqués des hannetons qui gravitent souvent autour de la gaudriole comme l’explicite If I'm In Luck I Might Get Picked Up (qui signifie grosso modo « avec un peu de bol je vais me faire pécho »).

Avec son afro, son mini short à paillettes et son booty shake à faire pâlir Rihanna, Betty Davis dézingue à grands coups de bottes dorées le standard de la chanteuse noire policée de l’époque, comme les Supremes et autres groupes féminins fabriqués par la Motown. Ses textes et son attitude explicites hérissent le poil de la puissante NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People) qui estiment que Betty Davis est « une honte pour les noirs américains ». La plupart des radios refusent de passer son titre If I'm In Luck I Might Get Picked Up, qui est même interdit de diffusion à Detroit, et certains de ses concerts sont annulés pour cause de manifestations de groupes religieux. L’indomptable Betty s’en moque, assume et continue un temps à jouer les Nasty Gal, les mauvaises filles…

Puis… plus rien. Dévastée par la mort de son père, Betty Davis disparait totalement des radars après la sortie de son quatrième album, en 1976. Après de longs mois passés à la pister, Jim Cox, le réalisateur de Betty Davis, la reine du funk a fini par retrouver et faire parler celle qui joua une partition particulière du black is beautiful.