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Guide pour ne pas respecter les conseils de son psy et accepter sa névrose comme un signe d’aliénation par le système qu’il faut changer par la lutte et la révolution permanente

C’est la semaine du bien-être chez Tracks, alors profitez-en pour plonger au plus profond de vous même et changez la société !

LE CONSTAT : VOUS ÊTES NÉVROSÉ

Avant toute chose, contemplez vos névroses dans le calme. Celle qui vous paralyse comme celle qui vous propulse à grande vitesse sans vous laisser le temps de réfléchir ; regardez-les droit dans les yeux. Lorsque vous restez prostrés au fond du lit des journées entières. Quand une frénésie s’empare de vous et que rien ne peut stopper le flot de vos paroles. À chaque fois qu’une boule viendra nouer votre ventre, que des phobies acerbes annihileront votre volonté. Devant les clients, derrière votre ordinateur, au volant du camion, en réunion comme dans les repas de famille, quand quelque chose ne va pas. Vous avez toujours mal quelque part ou bien vous ne sentez plus rien, vous ne dormez pas bien ou alors beaucoup trop. Vous découvrez que vous ne vous appartenez pas entièrement, il y a comme une résistance à l’action, une terrible inertie. Quelque chose d’indéfini vous empêche de maintenir de bonnes relations, d’être productif au travail ou de faire la vaisselle, comme une force obscure, la matière noire de votre être. Vous dépensez beaucoup d’énergie à vous agripper au quotidien comme au dernier canot de sauvetage du Titanic, parce que votre souhait le plus cher est bien de vous enfuir : une rage sourde gronde en vous. Ne vous inquiétez pas, vous êtes tout simplement aliéné par la société ! Tracks vous invite à parcourir ensemble les trois étapes qui vous mèneront du mal-être le plus profond à la glorieuse révolution du peuple asservi.

ÉTAPE n°1 : NE CHANGEZ RIEN

Première étape, rarement négligée : ignorer ces signes avant-coureurs de désastre individuel et perpétuer le cycle infernal de l’auto-critique flagellatoire. Après tout, vous pouvez très bien vous en sortir tout seul et affronter la vie parce que vous êtes fort. Confortablement installé sur une pile bancale de projets jamais menés à bout, les bourrelets s’échappant du pyjama, la route semble toute tracée : on continue comme si de rien n’était. Du nerf ! Si vous ne mettez pas votre volonté à l’épreuve, vous ne méritez tout simplement pas d’être heureux. Le dos courbé, la haine au bout des lèvres, l’angoisse est votre meilleure alliée. Vous continuez d’attendre le prince charmant, le Rimmel coulant sur vos joues flétries par les vents arides du désert sentimental dans lequel vous avez échoué. Si votre corps ne porte pas les stigmates de la lutte contre les autres, contre vous-même, comment aspirer au divin bonheur ? Pas d’inquiétude, l’étape suivante s’imposera d’elle-même : vous finissez par comprendre que même les plus preux chevaliers doivent un jour poser le genou à terre.

ÉTAPE n°2 : ALLEZ VOIR UN PSY ET PRENEZ SOIN DE VOUS

Impossible de continuer de la sorte, vous finissez par craquer. Quelque part dans l’univers une autre vie vous appelle, mais vous voilà incapable de vous offrir un billet en aller-simple vers votre destin à cause de la note bien trop salée du troquet d’à côté. Par l’entremise d’un élément extérieur ou bien sur un coup de tête, vous allez voir quelqu’un dans un centre médico-psychologique et commencez officiellement votre chemin de croix ; les premières paroles du psy dégagent rapidement une lueur d’épiphanie. Vous ouvrez un nouveau chapitre de votre vie comme on débarque sur un continent inexploré et rejoignez le cours de l’Histoire. Hardi provocateur de la destinée ! Il était grand temps d’évacuer ces mauvaises idées qui peuplaient votre esprit encrassé par des années de routine et d’échec, de s’adapter enfin au monde productif. Atteindre le bonheur en trouvant sa place dans une société en marche, huiler les rouages de votre corps-machine afin qu’il ne résiste pas au grand progrès national, œuvre collective et magistrale qui nécessite que chacun travaille sur soi-même. Sur les bons conseils du praticien, vous découvrez d’abord la douceur exotique du yoga. Quelle joie : plus vos muscles s’étirent et plus votre conscience s’élargit. Vous apprenez enfin la méditation, véritable outil de productivité qui consiste à ne rien faire suffisamment longtemps pour avoir la force mentale de faire plus efficacement par la suite. Si vous en avez les moyens, vous explorez des contrées lointaines comme le Népal ou l’Alaska, à la rencontre de gens plus simples qui vous rappellent qu’après tout la condition humaine se résume, entre deux coups de piston, à faire entrer de la nourriture par un trou avant de déféquer par un autre. Mais le répit est de courte durée, toujours vos démons vous hantent, vous n’avez plus pied et coulez à nouveau. Mario a son étoile, Astérix a sa potion : à vous les cachetons. Anti-dépresseur, quel bonheur ! Les anxiolytiques, c’est fantastique ! Au lieu de vous faire du souci pour tout et n’importe quoi, vous pouvez enfin cesser de chercher la cause de votre inconfort et en ignorer complètement les conséquences. Après tout, pourquoi s’acharner contre un système qu’on ne peut pas changer ? Hop hop hop, on ouvre la bouche ! Tout va bien, votre ciel s’éclaircit, vous êtes lucide. D’un coup vous viennent des idées fraîches, votre entourage vous trouve agréable et conciliant. Cette fois, c’est sûr, vous tenez le bon bout de cette putain de vie.

ÉTAPE n°3 : FAITES FI DES CONSEILS ET RÉALISEZ VOTRE INTROSPECTION POLITIQUE

Plus pétillant qu’une eau naturellement gazeuse, vous rayonnez. Vos journées s'imbriquent les unes après les autres, rythmées par votre optimisme béat. On vous surprend moins à vous emporter, vous ne râlez plus avec la même verve, la source de l’insurgence s’est tarie. Vous semblez accepter votre condition non par résignation, mais pas pur bonheur. Pourtant dans le coin de l’oeil, au creux de la nuit, le doute persiste. Reste-t-il un rideau à lever, un tapis à retourner ? Êtes vous complètement et intégralement heureux ? Quand soudain au détour d’une rue, d’une note, un goût amer vous revient en bouche. Vous commencez à développer un rapport mélancolique à votre moi passé, la version de vous-même empêtrée dans la souffrance. Du haut de votre réussite s’impose une lente réalisation : baigner dans la noirceur vous conférait une extraordinaire lucidité. Celle-ci se rappelle alors à vous et vous dresse un terrible constat. Êtes-vous vraiment d’accord avec tout ce qui vous arrive ? Quels chemins sinueux vous ont mené là ? Savez-vous vraiment ce qui vous avait fait perdre le goût du panache, l’envie d’avoir envie ? Les souvenirs de jeunesse vous envahissent et leur fraicheur innocente vous rappelle à vos formidables instincts. Vous vouliez être libre ! Vous pensiez l’être pourtant… Mais vous ne l’êtes toujours pas aujourd’hui. Pire, vous ne cherchez même plus à l’être. Certes vous produisez, performez, scorez, maximisez mais pour qui ? Finalement, vaut-il mieux broyer du noir ou brûler du pétrole ? À mesure que se dévoile la matrice qui conditionne la mesure de votre bonheur, vous réalisez finalement que votre champ d’action est terriblement circonscrit. Le seul vrai choix dont vous disposez est celui de la marque de yaourt au supermarché et pas grand-chose d’autre. Votre condition ainsi révélée, vous pouvez enfin panser les blessures de votre esprit meurtri. Si les séquelles du totalitarisme violent marquent les corps roués de coups, l’oppression psychologique est plus pernicieuse car elle rentre dans votre tête sans s’annoncer, s’exfiltre discrètement puis vous laisse enfin épuisés de vous être battus, sans le savoir, contre des chaînes invisibles. C’est alors que vous vous rendez compte que si le psy vous dit que vous n’allez pas bien, vous avez peut-être raison de penser que c’est plutôt le reste du monde qui ne va pas. 

Aimez vos désirs, désirez vos passions, assumez votre résistance et faites la révolution ! Faites advenir le réel en ajustant la perception des autres sur la vôtre ! N’oubliez pas enfin que votre objectif n’est pas de réussir, de vaincre ou de terrasser. Si vous finissez sur le bas-côté, exténué, vous aurez prouvé par votre échec l’aliénation de la société. Ce que vous voulez finalement, c’est avoir raison d’être là.