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Qu’est-il arrivé à Jackie Shane ?

Après avoir mystérieusement disparu pendant plus de quatre décennies, la pionnière transgenre et icône méconnue de la soul Jackie Shane, qu’on croyait morte assassinée, vient de refaire surface. Et elle raconte pour la première fois son histoire, l’une des plus folles de l’histoire de la musique…

Toronto, décembre 1971. Comme à son habitude, Jackie Shane vient de mettre le public à ses pieds. Depuis une dizaine d’années, toute la ville se presse pour assister à ses shows survoltés pendant lesquels, drapée se soie et de paillettes, presque en transe, la plus transgressive des chanteuses soul magnétise son public avec son corps d’homme dans une allure de diva. Puis, elle est sortie de scène et s’est évanouie dans la nature sans laisser la moindre trace. La disparition, soudaine et incompréhensible, fait vite enfler la rumeur : Jackie Shane aurait été assassinée, quelque part en Californie. Une fin digne d’un roman, certes noir, à l’image de sa vie : celle d’une artiste transgenre ouvertement gay alors que l’homosexualité est encore un crime et le travestissement un délit, et Noire alors que la ségrégation est encore en vigueur. 

Née à Nashville, alias « music city », en 1940, Jackie a quatre ans quand elle chausse sa première paire de talons et enfile sa première robe. Biberonnée au service dominical, auquel sa mère assiste religieusement chaque semaine, celle qui est encore un petit garçon intègre la chorale d’adultes de sa paroisse, bluffés par sa voix. Son premier show, il le fait sur le camion itinérant d’un charlatan qui se fait passer pour un pasteur doué de pouvoir de guérison. Quand il ne va pas acheter de l’huile pour bidonner des flacons d’eau soi-disant bénite, le petit prodige ravit le public qui se presse pour l’entendre chanter et jouer des percussions en tapant sur des chaises en métal. Un jour, Jackie saute le pas : elle répète à qui veut l’entendre qu’elle est une femme prisonnière dans un corps d’homme et désormais, elle se rend à l’école maquillée. Elle n’a pas treize ans et elle intègre la chorale du lycée en tant que soprano. Deux ans plus tard, elle tient la batterie – qu’elle joue debout – et le chant dans son premier groupe, qui fait la tournée des clubs de Nashville le week end. Mais, à la fin de l’année 1958, après avoir vu un Noir se faire tabasser puis jeter dans une benne à ordure par des Blancs, elle fuit sa ville natale et la ségrégation encore en vigueur dans le Tennessee. Direction le Canada, à Toronto. Là-bas, c’est une autre forme de violence qui attend Jackie Shane. A l’époque, la mafia règne sur la ville. Repérée dans un club par un gangster qui veut faire d’elle une star et menace de la tuer si elle ne lui obéit pas, elle est kidnappée et retenue de force dans la ferme de la mère du mafieux. Elle réussit à convaincre la mama geôlière de la laisser partir en lui révélant qu’elle est mineure. Jackie Shane n’aura plus jamais peur de rien et, en 1963, elle est propulsée en tête des charts avec Any Other Way : six ans avant la dépénalisation de l’homosexualité au Canada, elle clame haut et fort qu’elle est gay. Un terme encore confidentiel à l’époque et qui, pour la première fois, est utilisé dans une chanson.

Jackie Shane pose désormais en couverture de magazine à côté de l’icône de la virilité absolue, John Wayne. Copine avec Jimi Hendrix. Seule femme noire transgenre de la musique soul, elle attire autant les Noirs que les Blancs à ses concerts. Fascine les hommes mais aussi les femmes qui copient son look glam jusqu’au bout de ses ongles XXL. Inspirée par les messes exaltées de la paroisse pentecôtiste de son enfance, Jackie Shane sur scène est une prédicatrice soul habitée qui multiplie les monologues cash et politiques sur le genre. Elle est l’une des rares artistes à accepter de faire des concerts dans les quartiers chauds de Los Angeles pour tenter d’apaiser les tensions entre gangs rivaux. Pas question de jouer à la poupée docile du show business : Jackie Shane refuse le service après-vente et en 1964, elle fait ce qui reste à ce jour sa seule et unique apparition à la télévision en reprenant la ballade pour le moins équivoque Walking the Dog de Rufus Thomas (« chérie si tu ne sais pas promener le chien je vais t’apprendre à la faire »)… 

Son histoire fait écho à celle de Sugar Man : Jackie Shane n’a jamais connu la gloire en son propre pays, sa musique n’a quasiment jamais été éditée (à l’exception d’un album live) et il a fallu la ténacité d’un acharné, un producteur du label américain spécialisé dans le vintage Numero Group, pour la pister. Il a fini par retrouver l’artiste, aujourd’hui âgée de 77 ans, qui vit recluse avec pour seule compagnie ses DVD de vieux films hollywoodiens, ceux de Bette Davis et de Humphrey Bogart, qu’elle se passe en boucle. Il lui a fallu deux ans pour convaincre Jackie Shane de sortir Any Other Way, une compilation de ses singles et titres live agrémentés d’une biographie extensive, la première. « Je m’expose le moins possible », disait Jackie Shane dans les années soixante. « Moins les gens en voient, plus ils veulent en voir. Sinon, ils se lassent. Les gens ne payent pas pour voir ce qu’ils voient tous les jours ». Et pourtant, après cinquante ans d’absence, le secret le mieux gardé de la soul est, enfin, révélé.