TRACKS NEWS / 12-01-18 / Le genre idéal
Mauvais Genres

Le genre idéal

Homme-jument, chamane fétichiste de la chaussette de foot et profanateur de sépultures : bienvenue dans le monde des mauvais genres…

L’expression est tombée un jour de 1835, sous la plume de Balzac qui cherchait à nommer ce qui ne rentre pas dans le moule de la bienséance : « mauvais genre ». Deux siècles plus tard, la question de la transgression de la norme fascine toujours autant. Après sa version radiophonique créée en 1997 sur la radio France Culture, l’exploration des mauvais genres a désormais sa version papier. Signé Céline du Chéné, L’encyclopédie pratique des mauvais genres pose la question de ce qui s’oppose au « bon genre » aujourd’hui à travers 26 portraits. Un abécédaire qui rappelle que tous les goûts sont dans la nature, proche de l’univers de l’émission et que Tracks feuilleté…

A comme animal

« Je ne joue pas à être cheval, je le suis. Je finis la plupart du temps avec les pieds en sang mais il s’agit de dépasser la souffrance pour aller au-delà de soi-même. Je veux montrer aux gens qu’il est possible de s’évader ». Mi-homme, mi-jument, Karen Chessman est vice-championne du monde de pony play, jeu de domination entre dresseur et dressé, fantasme équestre où un humain se glisse dans les sabots d’un équidé. Pour celui qui se fait appeler Karen, le cheval est une passion qui remonte à l’enfance. Une enfance faite de traumatismes - il a subi les attouchements de curés et a été violé par un professeur - que le petit garçon confie à l’oreille de ses amis, les chevaux. Pour Karen, être cheval c’est mettre sa douleur à distance. Elle est devenue proche de la tribu amérindienne des Nez-Percés, qui ont reconnu en elle un « two spirit » comme ils appellent ceux qui ne sont pas affiliés à un seul genre, et qui lui ont confectionné un équipement unique sur mesure : un corset et une queue de cheval. Quand Karen les enfile, avec son harnais et ses sabots, elle devient Starfighter, jument qui tire une cariole ou trotte dans la forêt…

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Karen Chessman (©Éditions Nada)

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F comme fétiche

Il est plasticien, jardinier, chamane et… adorateur de chaussettes de foot. Sébastien Lambeaux les collectionne depuis l’époque où, enfant, il était harcelé par un caïd des crampons. Pour Sébastien, la tenue de foot était alors l’armure qui séparait les forts des faibles. Alors la chaussette de footeux usagée, repoussoir ultime pour les uns, est devenu un talisman pour lui, « une force intérieure que j’ai voulu m’approprier voire retourner contre le milieu du football que je trouve violent et compétitif ». Dans ses rituels-performances, calfeutré dans ses costumes en chaussettes, Sébastien Lambeaux devient une créature hybride en transe dont Tracks avait filmé la mue en 2015.

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Sébastien Lambeaux (©Éditions Nada)

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R comme renaissance

« Nul sait ce que peut le corps » disait Spinoza. Catherine Corringer en a fait son adage. Performeuse et cinéaste, auteur de films dans lesquels elle explore les question de genre et le sado-masochisme, la Française s’est spécialisée sans les suspensions dans la tradition des Primitifs Modernes initiée par Fakir Musafar, ces modifications corporelles inspirées par des rites tribaux. Comme les Sâdhus d’Inde qui se crochètent pour accéder à l’extase, Catherine Corringer transperse sa chair pour tenter de s’élever. Pour elle, chaque suspension est une renaissance car elle a « l’impression de vivre non pas une vie mais des vies ; une succession de morts et de renaissances »… 

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Catherine Corringer (©Éditions Nada)

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S comme sang

Enfant, la chorégraphe calabraise Paola Daniele, élevée dans la plus stricte éducation religieuse, était fascinée par la communion et ce calice de « sang du Christ » levé eu ciel par le prêtre. Mais aussi par cette croyance ancestrale locale selon laquelle, pour faire un philtre d’amour, les femmes ajoutaient quelques gouttes de sang des règles à du vin. Aujourd’hui, tous les mois, elle recueille son sang menstruel qu’elle utilise dans ses performances et installations avec son collectif Hic est sanguis meus (« Ceci est mon sang », en latin) qui questionne ce qui reste un tabou : les règles. L’artiste y tire notamment à la carabine sur un calice rempli de son sang qui se vide sur une corbeille de fruits rouges… Amen.

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Paola Daniele (©Éditions Nada)

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T comme tombe

Plus anti politiquement correct, tu meurs (littéralement). L’artiste Eric Pougeau exerce l’art funéraire et celui de insulte. Profanateur verbal de sépultures, il grave des pierres tombales avec des épitaphes pas piqués des vers : « Fils de pute », « Merde » ou « Putain d’ta race ». Quant à sa couronne de fleurs, elle est sertie d’un simple  « Salope ». Spécialiste des variations macabres écrits sur cahiers d’écolier (dont une où les parents incitent leurs enfants au suicide), cet ancien guitariste punk veut faire se retourner les biens pensants dans leur tombe en mettant l’absurdité de la mort et la violence verbale au cœur de son travail mais aussi en dénonçant deux institutions qu’il juge dangereuses, la famille et l’école. Résultat : ses pierres tombales sont non grata dans les cimetières et une ligue religieuse d’extrême droite lui a intenté un procès (qu’il a finalement gagné). Eric Pougeau s’en fiche. Sur les lignes de son cahier, avec une écriture enfantine et ronde, il a écrit sous une photo de lui petit : « Ne me cherchez pas, je suis mort ».

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Éric Pougeau (©Éditions Nada)

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