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trou noir

Pourquoi Neil Young veut la mort du MP3

Alors que les plateformes d’écoute en streaming solidifient leur emprise, quelques irréductibles comme Neil Young promeuvent une écoute de qualité : "Aujourd'hui, on entend la musique, on ne l'écoute plus".

Depuis quelques années, c’est devenu son cheval de bataille : le grand Neil Young (précision pour les plus jeunes : il ne s’agit pas d’un rappeur) veut sauver la qualité d’écoute de la musique. Le constat du chanteur/activiste canadien : les technologies liées au stockage et à la transmission de l’information s’améliorent constamment, mais on en est toujours à écouter de la musique compressée et de mauvaise qualité. Alors que s’est-il passé ? Est-ce un terrible complot qui se trame contre nos oreilles ? En 2014 Young s’apprête à lancer Pono, un service de streaming musical qui offre uniquement de la musique de haute qualité, mais le projet est tué dans l’oeuf. Quand il en parle aujourd'hui, Neil Young accuse les maisons de disque d’avoir voulu faire payer plus cher la minute de streaming en qualité studio, à un tarif que les consommateurs n’étaient pas prêts à payer. Sachant que les artistes ont plutôt l’habitude de critiquer les plateformes d’écoute pour la maigre rémunération qu’ils reçoivent à chaque clic, il y a de quoi en perdre son latin.

Pour Neil Young, l’écoute de la musique doit rester une expérience émotionnelle riche, le genre de voyage qui peut vous faire voir tout l’univers si vous fermez les yeux. Le MP3 serait alors une pâle reconstitution du miracle d’origine, un substitut. « L’analogique est une réflexion, comme un lac par temps calme qui reproduit le paysage. Le numérique est une reconstitution. » La compression serait donc à la qualité studio ce que le steak au soja est au bœuf de Kobé. Mais entend-on vraiment la différence ? Pourquoi donc sommes nous devenus accro au MP3 ? À l’origine de la création des formats de compression audio, il y a le manque d’espace disponible. On troque le volume de stockage pour de la capacité de calcul : les lecteurs doivent décompresser les fichiers avant de les lire. Standard depuis 1991, ce format permet de diviser par dix la taille d’un fichier audio : le principal avantage, c’est donc que votre baladeur peut emporter 3000 morceaux au lieu de 300. Cette pratique a bouleversé les habitudes d’écoute mais comporte évidemment un inconvénient, comme à chaque fois qu’on se rend coupable d’en vouloir toujours plus : le morceau est découpé en blocs et certaines fréquences au-delà d’un certain seuil sont abandonnées. Pourquoi ne subissons-nous pas de plein fouet cette perte d’information ? Soit ce qui a été coupé ne peux pas être entendu par une oreille humaine, soit c’est votre cerveau qui recolle les morceaux. L’algorithme de compression a ainsi été conçu selon des principes de psycho acoustique, avec comme cobaye un tube de Suzanne Vega. Imaginez écouter ce morceau 10 fois par jour et vous comprendrez à quel point les créateurs du MP3 ont donné de leur personne :

Place à la question qui tue : est-ce qu’on entend la différence entre un fichier compressé, et ce qu’on appelle le « lossless » (sans perte), qui conserve le tableau dans tous ses détails ? Comme vous vous en doutez, il n’existe pas de réponse claire. D’après Tim Jonze, le rédac chef music du quotidien anglais The Guardian, tout dépend de votre niveau de concentration : si vous écoutez de manière distraite, marchant dans la rue casque vissé sur les oreilles, sous la douche, au volant de votre pédalo, vos oreilles seront bluffées. Tous les styles musicaux ne sont pas non plus logés à la même enseigne : difficile de comparer le punk lo-fi et la musique orchestrale par exemple. D’autres arguments en faveur des algorithmes de compression avancent que les conditions d’écoute (attention, matériel, casque audio, ampli, baladeur) comptent finalement plus que le niveau de compression. Pour les curieux anglophiles, un test utlra complet à base de graphiques et de jargon scientifique a été réalisé par le site Stereophile, un autre plus simple et interactif par la radio américaine NPR. Grâce à Neil Young, vous allez pouvoir vous faire votre propre idée, là tout de suite, en direct. Malgré la mort de Pono, il choisit en décembre 2017 de donner l’exemple et met en ligne l’intégralité de sa discographie depuis 1963. Quand vous aurez digéré l’interface digne d’un jeu d’aventure de 1994, vous trouverez un petit bouton qui vous permettra de basculer en temps réel du format MP3 à la qualité studio.

Neil Young Archives

neilyoungarchives.com

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Il semble loin le temps où le piratage était la cible de toutes les critiques : qualité discutable, artistes non rémunérés, maisons de disques qui menacent de disparaître… Aujourd’hui, rapports et études se succèdent pour désigner le streaming musical comme mode de consommation privilégié : grand vainqueur de cette course au clic, Youtube vient de lancer en France son offre musique. Même minoritaires, les pirates mélomanes se sont toujours débrouillés pour partager des fichiers de haute qualité, parfois introuvables en téléchargement légal. Côté streaming en revanche, certaines plateformes tentent de se la jouer Neil Young (Quobuzz, Tidal...), mais l’équation économique semble difficile à résoudre. Quand il s’agit de stocker et diffuser la musique à grande échelle (70 millions d’abonnés pour le leader Spotify), la division par 10 évoquée en début d’article prend toute son importance ; si le public entend à peine la différence, le choix est vite fait. Les plateformes troquent ainsi découverte et simplicité d’usage contre qualité sonore, exactement comme la radio. Les stations tentent d’ailleurs de coller au modèle des plateformes de streaming musical, comme s’il existait une parenté naturelle entre les deux types d’écoute. Mais cela ne veut pas dire que le streaming est la seule façon de faire vibrer ses cages à miel ! La popularité retrouvée du vinyle n’est plus à prouver, et d’autres plateformes comme Bandcamp proposent à la fois l’écoute en streaming et l’achat d’albums sous divers formats : physiques et numérique (avec le choix entre fichiers MP3 et lossless, que vous pouvez sagement ranger dans votre bibliothèque comme les dinosaures de l’Internet que vous êtes). Quand on sait que l’on écoute toujours la radio hertzienne alors que les formats physiques de haute qualité comme le Super Audio CD ou les DVD audio ont lamentablement échoué dans les années 1990, il est facile de se résigner devant la vague de compression MP3 qui vient nous abreuver les tympans. Pourtant, la critique de Neil Young ne concerne pas que les algorithmes, mais la qualité d’écoute dans sa totalité : s’il compare les auditeurs à des lemmings, c’est qu’il a peur qu’avec ce type de consommation la musique ne devienne qu’un bruit de fond, au lieu de l’expérience transcendantale qu’il a connu et à laquelle il a participé avec ses 55 ans de composition.

Il se produit chaque année plus d’albums que jamais dans l’histoire de l’humanité. On écoute aussi beaucoup plus de musique qu’avant, et d’après ce rapport de BuzzAngle c’est en partie grâce au streaming. Ça peut vouloir dire qu’on dans d’autres secteurs, comme l’information, le flot de données qui nous envahit est souvent source de confusion : comment faire le tri ? Comment découvrir ce qui nous plaît au lieu d’écouter en boucle les mêmes titres, comme c’est le cas pour le streaming ? Est-ce que notre attention diluée par toutes les plateformes du web nous empêchent d’apprécier les choses ? Et surtout, que se passe-t-il si l’on perd d’un coup tout nos catalogues numériques ? Où est la musique ? Qu’est-ce qu’on garde ? Est-ce que tout mérite d’être stocké en qualité maximum, et qui choisit ? Comment en est-on arrivé là alros qu'on voulait juste discuter MP3 ? Le surplus d'information et la volatilité des systèmes de stockage font planer une menace sur notre mémoire : le trou noir numérique, ou le risque de perdre définitivement  tout ce qui est archivé numériquement. On sent que vous voulez ens avoir plus : la suite au prochain épisode.