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Internet est mort : vive l’Internet !

Vous êtes au courant ? Il paraît qu’Internet est en train d’agoniser. Infesté par la publicité, rongé par les failles de sécurité, le réseau des réseaux soumet ses usagers à la surveillance et au piratage, quand il ne les transforme pas en zombies dégénérés étouffés par la surpopulation. Qu’est devenue l’utopie des années 80 ? Heureusement, quelques idéalistes sont à l’oeuvre pour reconstruire l’Internet.

Depuis quelques années, la rumeur court : Internet serait cassé. Edward Snowden, le transfuge de la NSA, nous explique que si les agences gouvernementales peuvent nous espionner, c’est que tout est codé avec les pieds et que nous sommes victimes de bouts de codes mal écrits aux failles béantes. La toile mondiale est basée sur des technologies et protocoles des années 1970, sur lesquels ont été empilés maladroitement de plus en plus de services. Alors qu’il s’agissait au début de relier des ordinateurs entre eux de manière décentralisée, le modèle pair-à-pair (ou P2P), la professionnalisation des services nous a progressivement conduits vers un système de plus en plus centralisé, contrôlé par des géants aux capitaux monstres, presque tous basés aux États-Unis. Nos nouveaux seigneurs sont américains, pas seulement philosophiquement mais aussi physiquement : que se passerait-il si un président mal intentionné décidait de mettre la main sur cet empire ?

Avant, sur son ordinateur personnel, on installait les logiciels de son choix et tout était enregistré sur son disque dur. Depuis, de plus en plus de choses se passent loin de notre terminal et d’autres intérêts viennent remplacer les nôtres. Richard Stallman, un des papes du logiciel libre, nous avait pourtant prévenus : si tu ne contrôles pas le logiciel, c’est lui qui te contrôle... Pour ne rien arranger, les ordinateurs de bureau ont cédé la place aux smartphones, liés par nature à Google ou Apple. Peter Sunde, un des fondateurs du site The Pirate Bay, répète depuis 2015 que « Nous avons perdu la bataille pour un Internet libre ». D’après lui, il serait bien trop tard pour des efforts de « redécentralisation », juste assez tôt pour tenter de contrôler un peu mieux les géants de l’Internet qui ont la main sur nos données, notre vie numérique. Invité au festival Brain Bar Budapest début juin, ses propos n’ont pas perdu de leur pessimisme : « Le Big Data ressemble à l’industrie du tabac. On l’a crue sans danger pendant des décennies et quand on a compris qu’elle causait le cancer, c’est devenu très dur pour les gens d'arrêter . » Pour Maciej Cegłowski, développeur américain à l’origine du site Pinboard, les réseaux sociaux et autres services à l’ergonomie parfaite sont encore pire que la surveillance. Invité en mai dernier à la conférence Re:publica à Berlin, il explique le danger que représentent ces services qui font appel à nos plus bas instincts, le dégoût comme le plaisir, pour nous manipuler dans leur intérêt économique. « L’algorithme est amoral ; pour qu’il se conduise moralement, il va falloir intervenir directement. » Mais pourra-t-on se sevrer vraiment de Facebook et compagnie ?

Dans un article intitulé « Le Web que nous devons sauver », le blogueur iranien Hossein Derakshan partage longuement sa nostalgie assumée pour une époque révolue, avant que les réseaux sociaux ne vampirisent l’attention des internautes. Après avoir passé sept ans en prison en partie à cause de son blog censuré par l’État, il constate avec amertume qu’après avoir été un symbole de renouveau médiatique, le Web ressemble de plus en plus à la télé, que les interactions ont perdu de leur puissance. Alain Damasio, auteur français de science-fiction, abonde dans son sens : dans un premier temps, l’Internet a véritablement permis à des gens qui avaient des choses à dire de s’exprimer et d’échanger en contournant les voies traditionnelles de l’information. Sauf que quand tout le monde s’exprime en même temps, il devient de plus en plus compliqué de trouver l’information qu’on recherche et la masse finit par noyer les individualités. Vous l’avez compris, certaines voix s’élèvent donc pour nous annoncer la fin de l’Internet… et le début d’une autre aventure ! Comme Richard, le héros de la série Silicon Valley, une armée mondiale de développeurs rebelles s’activent autour du même projet : reconstruire toute l’architecture de notre grande maison numérique en rendant au réseau sa nature décentralisée.

 

Initié par Juan Benet en 2014, le protocole IPFS (InterPlanetary File System) sert à stocker des fichiers sur les ordinateurs d’usagers dispersés sur le réseau pour assurer leur disponibilité. Imaginez par exemple que lorsque vous visitez la page Web de cet article, les éléments qui permettent de l’afficher soient stockés sur votre appareil. Même si les serveurs d’Arte partent en fumée, ou si quelqu’un là haut décide de couper l’accès au contenu, le site sera accessible grâce à vos données !

InterPlanetary File System

ipfs.io

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Depuis 2002, Curtis Yarvin travaille sur son projet Urbit avec la vocation de changer la façon dont les gens utilisent l’Internet : “Quand j’ai connu Internet pour la première fois,en 1986,  c’était en soi un déjà un réseau social. Il n’y avait pas de spam, pas de publicité, Internet n’appartenait à personne.” L’interface qu’il développe doit être une base d’opération vous permettant d’utiliser les services Web tout en gardant la main sur le guidon. Personnage controversé (il est proche de Steve Bannon, conseiller de Trump et patron du site d’extrême droite Breitbart News), Yarvin est un techno-libertarien qui veut faire renaître le réseau comme un espace de liberté absolue. Avec Urbit, on obtient en plus de son serveur personnel et autonome une adresse unique au sein d’un système composé de « planètes », « étoiles » et « galaxies » conçu comme un espace politique échappant à toute forme de contrôle. Pour régler les problèmes de confiance, rendre le spam plus coûteux et la réputation en ligne plus solide, Yarvin a trouvé une solution fidèle à sa ligne politique : limiter le nombre de places disponibles et les vendre à prix d’or...

Encore plus ambitieux, le projet Ceptr propose de refonder totalement la façon dont l’information est traitée par les différents éléments du réseau pour favoriser la coopération, l'économie collaborative et la création de nouveaux communs. En changeant la façon dont les programmes communiquent entre eux et en remplaçant tout un tas d’autres règles et protocoles hérités de la préhistoire de l’Internet, les développeurs derrière le projet veulent construire un réseau en forme d’écosystème naturel, rendant plus faciles les interactions et l’échange à la manière d’un réseau de neurones. Ceptr veut rendre les terminaux individuels plus performants et plus autonomes, pour réduire la dépendance dans une organisation centralisée. On en reste à des considérations ésotériques pour qui n’a pas encore fini son doctorat en administration de réseaux, mais vous pouvez quand même allez voir les infos sur le site du projet pour essayer de rêver un peu...

 

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Maitenant que vous avez sur votre carte du nouveau monde numérique les embryons d’empires en cours de formation, laissez-nous vous présenter l’outsider, le petit poucet qui ne demande qu’à voguer au large. Scuttlebutt a été conçu par Dominic Tarr, un développeur aventurier qui vit sur son bateau en Nouvelle-Zélande. Ce protocole décentralisé, au nom emprunté au langage marin et qui signifie “rumeur”, permet d’échanger des messages sous la forme de journaux de bord conçus pour être distribués même sans accès continu à Internet. Une approche minimaliste de la réinvention du réseau qui fonctionne ainsi : quand vous rejoignez un accès à l’Internet (comme un bateau qui rentre au port), les informations sont synchronisées, jusqu’à votre prochain passage. Vous pouvez aussi vous connecter directement à un autre ordinateur au large, ou même à travers un Wifi. Quand l’accès à l’Internet est difficile voire inexistant, Scuttlebutt redonne une saveur très locale au transport de l’information : la rumeur qui se répand de flibustier en marin d’eau douce.  Pour relier des gens au-delà de leur réseau local sont mis en place des « pubs », des lieux de rencontre ou l’on peut laisser son adresse et se faire de nouveaux potes. Quand au capitaine Tarr, ne vous attendez pas à une réponse immédiate si vous lui envoyez une bouteille à la mer. Mais quand il la recevra, soyez sûrs qu’il sera ravi d’y répondre, puisque toutes les informations sans importances n’arrivent pas jusqu’à son bateau….

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