TRACKS NEWS / 30-01-18 / Qui veut la peau de la neut...
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Qui veut la peau de la neutralité du net ?

C’est un des principes fondateurs de l’Internet : tous les octets sont traités de la même manière. Pourtant, les fournisseurs d’accès ne l’entendent pas de cette oreille...

Si l’on ne vous avait pas encore assez bassiné avec la neutralité du Net, ce sera chose faite à la fin de cette article. On en reparle beaucoup en ce moment à cause de la décision du FCC (le régulateur des télécoms aux USA) de revenir sur une loi de 2015 garantissant aux citoyens américains l’application des principes de neutralité. Neutralité du net, ça veut dire que les fournisseurs d’accès à Internet ne font pas de discrimination entre les différents petits bouts de données qui transitent sur le réseau. Sans favoriser un contenu, un diffuseur, ou un consommateur par rapport à un autre. Votre appel vidéo à la grand-mère en Alaska, l’allocution présidentielle sur votre télé connectée, un mail d’excuse parce que vous n’avez pas pu venir au mariage de votre cousin par alliance : tout circule avec la même priorité. Ainsi, que vous soyez un inconnu, une petite entreprise qui débute, une multinationale ou une mega star du rap, tout le monde est censé pouvoir avoir le même accès à ce que vous produisez. Bien sûr, la récupération marchande du Web et l’invasion de la publicité ont déjà contribué à rendre cher l’accès à l’attention des internautes, mais la neutralité est un des derniers socles hérités de l’Internet utopien qu’il nous reste...

 

Mais alors, pourquoi remettre en cause ce principe de base ? En arrière-plan de cette lutte défendue par les militants pour un Internet libre, c’est aussi une bataille entre ceux qui construisent les canaux physiques de l’Internet, et ceux qui font le contenu qui transite sur les lignes du Web. Les fournisseurs d’accès (ceux qui vendent les abonnements pour se connecter au Web) tiennent le même discours : les fournisseurs de contenu (comme Facebook, Youtube, Netflix…) ne participent pas à l'investissement dans les infrastructures de l’Internet, ne font que profiter du réseau et génèrent de plus en plus de trafic. Du côté de l’administration fédérale, les arguments des tenants d’un libéralisme économique strict sont clairs : il faut faire confiance à la concurrence et aux régulations protégeant les consommateurs, tout en permettant aux opérateurs de rendre l’investissement dans leur activité plus attractif. Pourtant, le secteur est lourdement subventionné, même aux États-Unis… Du côté de chez nous, la neutralité du net est protégée depuis 2016 par un règlement européen. Le principe est entré dans la loi au Brésil, au Chili et aux Pays bas par exemple. Ce qui n’empêche pas les opérateurs de continuer à critiquer ce qu’ils considèrent comme un verrou qui pèse sérieusement sur leurs activités... Au pays de Trump, la population est majoritairement en faveur d’une neutralité du net : même les marques de fast food se payent des vidéos promotionnelles pour surfer sur le scandale. Les élus aussi en profitent : 21 procureurs généraux d’États poursuivent la FCC en justice pour avoir abandonné la neutralité, considérant que cette décision contrevient à la mission de cette administration qui est d’établir l’accès à l’Internet au mieux et pour tous. Certains États américains annoncent déjà vouloir légiférer sur leur propre territoire pour ramener un peu de neutralité dans le Web, dont le Montanta qui a été le premier à défier le FCC.

La neutralité du net sonnerait le glas de l’utopie initiale que représentait la création du web : un espace où la liberté de circulation de l’information serait souveraine. C’est donc tout naturellement que les citoyens américains effrayés par cette perspective invoquent aujourd’hui, comme un talisman, le texte fondateur de l’internet en temps qu’espace protégé : la Déclaration d’indépendance du cyberespace. Publiée en 1996, elle est signée John Perry Barlow. Ancien parolier du Grateful Dead – qui incitait les fans à diffuser les bootlegs des concerts du groupe – cet Américain libertaire aujourd’hui âgé de 70 ans est l’un des pionniers d’internet et co-fondateur de l’ONG Electronic Frontier Foundation. Dès les prémices du net, John Perry Barlow a l’intuition que celui-ci peut être une démocratie virtuelle et qu’il faut le protéger. Depuis le début des années 90, John Perry Barlow et l’EFF traquent sans relâche les ingérences du gouvernement américain dans le net, quitte à l’assigner en justice (à de multiples reprises). En 1996, alors que l’administration Clinton veut adopter la Loi sur les Télécommunications, un texte qui aurait cadré la liberté d’expression sur le net, John Perry Barlow réplique avec un texte qui devient viral.

« Gouvernements du monde industriel, vous géants fatigués de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande à vous autres du passé de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez pas de souveraineté où nous nous rassemblons. (…) L’espace social global que nous construisons naturellement est indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez aucun droit moral de dicter chez nous votre loi et vous ne possédez aucun moyen de nous contraindre que nous ayons à redouter ».

Pour John Perry Barlow, le cyberespace est un espace où la loi d’aucun Etat ne doit s’appliquer et libéré de toute considération commerciale. Explication par celui qui a fait entrer la liberté des sixties dans l'ère digitale et que Tracks était allé rencontrer chez lui à San Francisco en 2013.