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Turquie : l'art des coups

Les interventions de l'armée font partie de l'histoire du pays, racontées par une nouvelle génération d'artistes sans tabou.

Le 15 juillet 2016, un coup d'État fomenté par une partie de l'armée turque échoue à déposer le président Erdoğan : ses partisans descendent dans la rue et les affrontements causent plusieurs centaines de morts. Dans la Turquie moderne, les conflits poltiques se règlent souvent par des coups de force. Fondée en 1923 par le militaire de carrière Mustafa Kemal, dit Atatürk, cette république laïque a été le théâtre de quatre coups d'État en un demi siècle : à chaque crise politique, l'armée intervient pour reprendre les choses en main, pour le meilleur ou pour le pire.

L'art anatolien s'est ainsi fait le témoin viscéral de cette vie politique tourmentée. D'après Bülent Kahraman, professeur de philosophie de l'art et de la politique à l'Université Kadir Has d'Istanbul, interrogé par le Daily Sabah : "En Turquie il existe un genre littéraire très riche traitant des coups d'État." Surtout des deux premiers : "Le putsch du 12 septembre 1980 n'a pas eu autant de répercussions sur la littérature turque. (...) Et pour ce qui est du 15 juillet dernier, je ne crois pas que cette tentative sera analysée par la littérature, mais par l'art contemporain." 

Une brêche dont la contestation politique s'est déjà emparée dès les années 1990, après que l'art contemporain a bénéficié de l'ouverture économique du pays. Avec l'émergence de galeries indépendantes, la production culturelle est sortie peu à peu du carcan étatiste et du contrôle gouvernmental, prenant de vitesse les mouvements conservateurs.

Yesim Agaoglu

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Poèmes en libre service : "Rendezvous in the mistaken city" (Yesim Agaoglu, 1996)

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Née à Istanbul de parents venus d'Azerbaïdjan, Yeşim Ağaoğlu est connue pour ses installations mêlant poésie et arts plastiques. En 2009, elle expose en Turquie plusieurs oeuvres à l'occasion de l'exposition "Dirty Story", qui revient sur le traumatisme du coup de 1980, marqué par les emprisonnements, les éxécutions et la torture. Yeşim couche sa prose sur des feuilles A4 jaunes, qu'elle froisse et dissémine dans des installations d'apparence banale, libres d'être ramassés par les visiteurs. Son travail fait notamment référence à la censure et au silence forcé des poètes dans l'administration qui a suivi le coup d'État. 

Halil Altindere

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Le leader Atatürk se couvre le visage : "Danse avec les tabous" (Halil Altindere, 1997)

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Halil Altindere est auteur de l'ouvrage "Users's Manual : Contemporary Art in Turkey 1986-2006", recueil de textes et d'essais sur l'essort de l'art contemporain en Turquie. Pour le conservatuer allemand René Block, il est un des représentants d'une génération d'artistes qui a su jouer avec les interdits et aborder le paradoxe entre tradition et modernité. Son installation "Danse avec les tabous" comporte un tirage grand format d'un billet de banque, sur lequel le leader historique Atatürk se couvre le visage. Pour ne pas voir la rélaité complexe et composite du pays ? Après chaque putsch, et surtout celui de 1980, les statues à l'effigie du fondateur de la république turque pullulent partout dans le pays. Une "statuomanie" unificatrice qui rappelle au même titre que les interventions militaires une des pires craintes d'Attatürk : le morcellement ethnique et confessionnel de la nouvelle Turquie. 

Ainsi, l'art contemporain ne se contente pas de s'opposer à l'ultra militarisme et l'obsession du pouvoir par la caricature, il se fait aussi la voix des minorités culturelles comme les Kurdes, les Arméniens ou les Roms. Dans son court métrage "Wonderland" conçu en 2013, Altindere met en scène un groupe de hip hop stambouliote de culture rom, "Tahribad-ı isyan", dans un pugilat contre des tractopelles venus mettre en place le "renouvellement urbain" de leur quartier. 

Extramücadele

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1915 - Dédié à tous les Arméniens vivant en Turquie (Extramücadele, 2012)

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L'artiste "Extramücadele" ("Extra-lutte") se définit ainsi sur son site Web : " 'Extra-lutte', c'est la relation entre des choses qui n'ont rien à voir les unes avec les autres". Sa sculpture "1915" rend hommage à communauté arménienne de Turquie, victime d'un génocide qui a annihilé les deux tiers de ses représenants dans le pays et qui fait toujours débat ajourd'hui dans la société turque. Les kémalistes, eux, sont de fervents défenseur d'un État-nation unifié, jusqu'à la contradiction : l'Islam n'est constitutionnellement pas religion d'Etat, mais la foi des Turcs est un levier d'union nationale.

Sener Özmen

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"Supermuslim"(Sener Özmen, 2003)

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Comme Halil Altindere, Şener Özmen est originaire de la ville de Diyarbakır, plus grande bourgade du sud-est turc et capitale de la culture Kurde dans le pays. Parrain d'une génération d'artistes influents en Turquie et dans le monde, opposant à la violence d'État et au régime militaire, les tabous et la provoc' sont le sujet et la matière de son travail. Posant en "Supermuslim", il reprend les codes des livres de prière pour enfants, version super-héros. Dans ce grand écart conceptuel conçu pour choquer, l'idéal de la superpuissance américaine contraste avec une représentation de l'islam banale et quotidienne.