TRACKS NEWS / 03-09-18 / Lost in translation
BEST OF JAPAN

Lost in translation

Bienvenue au pays des homme-beignets, des filles bleues, du pop art apocalyptique et des cafés à câlin… A l’occasion de « Tracks spécial Japon », plongée dans le chaudron bouillonnant de la culture nippone.

Bien sûr, il a fallu s’y reprendre à plusieurs fois au début : en tirant la langue, en faisant tomber la bestiole plein de fois dans la sauce soja et en s’arrachant la langue en piochant trop dans le petit tas vert et mou bizarre. Mais aujourd’hui, la jeunesse occidentale mange des sushis à la baguette comme le babyboomer de Munich, Lyon ou Reykjavik s’est mis à mâchonner du chewing gum en écoutant du rock n’roll. Car, comme le made in America, le made in Japan a durablement imprégné d’autres cultures, à l’ADN pourtant éloigné. Intrigante, foisonnante, la culture japonaise exerce une fascination qui semble sans limites, comme sa capacité à se renouveler. Tour d’horizon en quinze reportages tournés par Tracks, classés par ordre sur une échelle de Richter de la tendance nippone, de la force 1 (ah… pourquoi pas ?) à la force 5 (euh… mais pourquoi ?).

Force 1

En route pour un voyage vers le futur version Transformers au volant des Dekotora, ces camions ultra-décorés made in Japan. Initiée en 1975 par les Turakku Yaro, ces films qui mettent en avant les aventures de routiers japonais, la tendance de ces « Decorated Trucks » (qui a donné l’abréviation « Dekotora ») a lancé environ 10 000 bolides rutilants sur les routes de l’archipel. Sur le bitume, le Zen skate traîne ses roulettes en mode peace grâce aux prouesses d’une poignée de skaters qui réinventent la discipline. Ralentir, encore et toujours, c’est l’objectif du Sloth Club : à l’image de leur animal-totem, le paresseux, ces adeptes de la décroissance veulent faire passer le Japon à l’ère du 100 % électrique, guidés par l’homme le plus slow du monde, le Géo Trouvetou de l’unplugged.

Force 2

A coups de pinceaux, trempés dans des teintes multicolores, les Ishoku Hada Girls se refont le portait version divinité shintoïste ou super héros d’anime : grâce à leur body painting fluo, nouvelle mode du cosplay, cette bande de Japonaises à l’allure d’arc-en-ciel revendique le droit de ne plus ressembler au genre humain. A coup de crayon taillé comme un scalpel, le Manga noir dissèque les bas-fonds japonais, ceux de l’après-guerre, un monde sous-terrain de la contrebande et des night clubs malfamés sous l’occupation américaine. Le sang d’encre coule à Tokyo sous le stylo à bille de Shohei Otomo qui brise les archétypes et dessine une face cachée, sale et aliénée de la capitale japonaise peuplée de policiers joints au bec, de geishas punks et d’écolières mort-vivantes…

Force 3

Secousse dans l’ordre établi avec les Chunibyo (qui signifie "la maladie des collégiens" en argot japonais), ces adultes qui refusent de grandir et rejettent travail, argent et responsabilités. Pour contrer la dépression dont ils sont souvent atteints, il revendiquent d’être aussi libres que des adolescents et veulent rester scotchés à l’âge bête. Keiichi Tanaami, lui n’était encore qu’un enfant en 1945 quand Tokyo est embrasé par les bombes incendiaires. C’est dans ces visions d'horreur de la ville dévastée que l’artiste y puise l’inspiration pour ses oeuvres apocalyptiques qui le propulsent roi du pop art nippon. Danse sur les ruines avec Akaji Maro, quarante ans d’agitation artistique post-apocalyptique au compteur pour faire exploser les conventions, maître du butō, autoproclamée « danse des ténèbres » née sur les cendres d’Hiroshima et de Nagasaki…

Force 4

Apocalypse érotique avec la peintre et mangaka Aya Takano, ambassadrice du mouvement "Superflat" initié par la star de l'art contemporain japonais Takashi Murakami, qui met en scène dans ses tableaux dystopiques des femmes-enfant longilignes, lolitas faussement naïves et véritablement troublantes. Les Toho Kids, qui vouent un véritable culte au jeu vidéo Toho Project, se jettent à corps perdu dans des danses frénétiques au son des musiques du jeu, remixées façon hentai, la face perverse du manga… Quant aux adeptes du Virtual Sex, quand ils tâtent de la manette, c’est pour s’envoyer en l’air dans des jeux vidéo interactifs où le pénis devient le joystick. Quand ils ne se retrouvent pas dans les « soineyas », les cafés à câlins en VF, qui font fureur à Tokyo et où, contre quelques yens, ils peuvent faire une chaste sieste ou se faire nettoyer les oreilles par de délicates inconnues…

Force 5

Séisme en vue avec Noami Tani, la plus grande star du bondage nippon : en une centaine de films, dont quelques chefs d’œuvre du genre dans les seventies, l’actrice a subi tous les outrages, infligeant à son corps de compet' ligotages et suspensions comme d'autres courent le cent mètres. Creusant la faille du genre, les Rubber furries, fétichistes du plastique, sont de véritables bêtes de sexe, sortes de Lassie chien fidèle gonflables dotées des seins de Pamela Anderson. Les piqués des Injections salines, eux, renvoient tatouage, piercing et autre modifications corporelles mainstream au placard en se transformant en hommes beignets, un donught temporaire en sérum physiologique incrusté dans le front. Une pratique extrême qui a connu un essor après la catastrophe de Fukushima et dont la devise pourrait être : « tout est permis puisque l’on peut mourir demain »…