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SOCIÉTÉ

Sur l'île d'Okinawa, les ricains sont toujours là...

Okinawa, c’est un peu la face cachée du Japon. Dans la préfecture la plus pauvre du pays, les têtes sont métissées et les plus vieux se souviennent encore de l’époque où l’île était sous contrôle des États-Unis d’Amérique. L'année 1972 sonne la fin de l’occupation, mais pas du squat : depuis, les habitants de l'île critiquent la pollution des bases et les violences de certains soldats, de la pop pacifiste des années 1970 au rap des temps modernes.

A 1500 km de Honshu, l’île principale de l’archipel japonais, Okinawa trône le long de la fosse océanique de Ryukyu. Un territoire de la taille du Luxembourg qui, à l’image des Corses, a servi plusieurs drapeaux : l’île  est passée du statut de royaume indigène à province de l’empire japonais au 19e siècle, et reste tristement connue pour la bataille qui y a fait rage en mars 1945, opposant Américains et Japonais et qui a décimé la moitié de la population locale. Fuyant la bataille, les soldats de l’Empire distribuent des grenades aux autochtones avec l’ordre de se donner la mort plutôt que de se rendre à l’ennemi Yankee, qui ordonne lui de tirer sur les civils qu’il peine à différencier des soldats japonais. L’horreur de cette bataille de trois mois est représentée au cinéma en 1971 dans le film "La bataille d'Okinawa" de Kihachi Okamoto  (l’idole de réalisateurs comme Takeshi Kitano ou Hideaki Anno) :

Après la seconde Guerre mondiale, les Américains administrent l’île jusqu’en 1972, date à laquelle le Japon y reprend ses droits. Pourtant, 73% des forces US encore présentes au Japon sont concentrées sur la petite île multiculturelle (soit 11 bases), qui contrôlent un cinquième du territoire. Ce qui n’est pas sans causer quelques problèmes de voisinage : 130 viols par des soldats ont été déclarés depuis la fin de l’administration américaine (sans compter ceux qui ont été passés sous silence), près de 400 cambriolages et 30 meurtres. Alors que le gouvernement japonais met en avant les avantages économiques et stratégiques de la présence américaine sur Okinawa, la résistance anti-militariste se cristallise notamment dans les années 1990 autour de la question environnementale : les bases polluent et menacent une espèce protégée, le dugong. Symbole du royaume de Ryukyu précédant l’occupation japonaise, le dugong est une sorte de dauphin moche, croisement entre un éléphant de mer et un aspirateur d’appartement. Sorti en 2017, le film documentaire Zan suit le combat des écolos du coin contre le projet d’une nouvelle base US sur la baie de corail de Hanoko, seul habitat naturel de l’animal aujourd’hui en danger d’extinction :

Et ce n’est pas tout : vous vous souvenez de l’Agent Orange, cet herbicide utilisé en masse par l’armée US pendant la guerre du Vietnam et qui a causé des problèmes de santé très graves aux soldats comme aux Vietnamiens ? Des journalistes d’investigation, des vétérans et des habitants d’Okinawa accusent les Américains d’avoir utilisé le défoliant autour des bases de l’île, profitant du flou juridique relatif à l’occupation…

Imaginons un instant que vous soyez très peu touchés par la cause environnementale, que reste-t-il de griefs aux habitants d’Okinawa contre leur turbulents voisins ? Les viols, les armes, les accidents. En 1995, suite au viol et au meurtre d’une fillette de 12 ans par des soldats américains, l’incident diplomatique est d’une telle ampleur que les US acceptent de réduire leur présence sur Okinawa. Premier geste, la base vieillissante de Futenma doit être déplacée et une nouvelle construite près de Nago. En 1997, un referendum consultatif dévoile l’hostilité des habitants devant ce projet, mais les autorités locales cèdent à la pression du gouvernement japonais, qui tient à son alliance avec les champions de l’OTAN. C’est le sort des habitants de l’île, pris en tenaille entre les intérêts du maître japonais, et ceux du squatteur américain. Depuis cette déterminante année 1995, les faits divers s’accumulent au compte-goutte. En 2014, un soldat vole un fusil M16 et les munitions qui vont avec, s’extrait de la base et menace de tuer un de ses collègues avant de se suicider. En 2016, un employé d’une des bases, originaire de New York, attaque une femme à coups de barre de fer, tente de la violer et la tue. Un incident = un geste de la part des Américains : l’armée décide de rendre un territoire de 40 km² (qui servait d’entraînement au combat de jungle) contre la construction d’un héliport par les japonais. Manque de bol, un hélicoptère de transport se crashe sur l’île l’année suivante, propulsant un morceau d’engin sur une école et blessant un jeune garçon.

Forcément, l’occupation américaine trouve une place de choix dans l’expression des artistes locaux. Dans le clip du morceau “Base Camp Island” du rappeur Jafem, sorti en 2015, on le voit poser hargneusement devant les grilles qui délimitent le territoire occupé. Pas besoin de traduire les paroles :

En janvier 2018 sort le clip de Megaciph, un rappeur américain et ancien marine assigné à Okinawa, viré de l’armée pour cause de fumette occasionelle. On y viot les activistes protester devant les bases, et notre ancien soldat tirer de son expérience une rancoeur partagée par les habitants de l’île :

L’art d’Okinawa tient une place particulière dans le patrimoine japonais, de par la singularité de ses traditions : les danses et chants ryukyu constituent une partie importante du patrimoine culturel nippon. On doit aussi l’art du karaté aux natifs de l’archipel d’Okinawa, un secret jalousement gardé pendant des siècles par la famille royale. Pendant l’occupation américaine, l’île a continué son métissage alors que les occidentaux ont ramené avec eux leurs habitudes. C’est ainsi qu’une des résistances culturelles historiques à la présence américaine s’est manifestée, malgré les horreurs qu’ont vécu les habitants de l’île au XXème siècle, par un style musical pacifiste. Dans les années 1960 et 1970, l’uchinaa pop mélange protest song et world music et trouve son audience au Japon comme dans le monde. Figure principale de la révolte à fleurs, le Bob Marley d'Okinawa Soukichi Kina : "J'aime les américains, mais je déteste les bases militaires". Pourquoi détester les Américains plus que les Japonais, quand les deux puissances ont activement participé aux malheurs d’Okinawa ? En 1994, Soukichi Kina joue à Tokyo en compagnie du guitariste américain Ry Cooder :